poésie philosophie délire
lorsqu'il était revenu des camps, il n'avait plus dit un mot sur ce qu'il avait vu. car il n'y avait pas de mots pour exprimer ce qui s'était passé devant ses yeux. ce n'était plus du domaine du langage mais de l'indicible, et aucun homme n'avait jamais mis en mots ces évènements. il avait beau chercher toutes les combinaisons de mots, essayer d'en inventer, manipuler la grammaire la plus subtile pour essayer de faire comprendre des choses aussi simples que la ballade des peaux d'homme dans des forêts glacées, des lambeaux de peau qui se collaient de froid contre les outils en fer... des hommes si secs qu'un mot comme uriner disparaissait de son vocabulaire... décrire un monde où son camarade du matin ne laissait de lui qu'une odeur de fumée acre l'après midi, un monde où la beauté n'était plus incarnée par les femmes car celles ci ressemblaient au mieux aux arbres secs de la forêt... non, ce monde était d'ailleurs et devait relever d'une langue étrangère. pourquoi son entourage s'acharnait il à essayer de savoir ce qui était maintenant enfoui au plus profond de lui même, ou plutôt à la limite de la surface de son corps, de ses yeux, un peu comme des lentilles qui lui offraient sur le monde un nouveau regard, sans être capable de le décrire ? toutes les choses depuis lui apparaissaient d'une légèreté sans pareille, et il se demandait certain jours s'il n'était pas au paradis au milieu d'objets anges, d'hommes et de femmes éternellement à s'occuper de futiles choses. il observait avec émerveillement les hommes s'alarmer lors d'accidents ou de problèmes matériels. un jour qu'on ramena un blessé des champs, une large entaille à la jambe, il était resté fasciné par le sang qui s'écoulait à flot, car ces blessures ne produisaient plus de sang dans la planète d'où il venait.
son incapacité à dire, cette langue étrangère qui lui manquait pour communiquer, avait généré chez ses enfants une inquiétude sur ce vide, ce trou noir. son incapacité à accorder la moindre importance à toutes les choses de cette vie générait chez eux angoisse et relativisme sans limites. à l'image de leur père, une blessure grave avait la même importance qu'une égratignure, de telle sorte qu'ils devenaient facilement asociaux. ainsi de génération en génération, les camps se transportaient dans les têtes, de trou noir en trou noir, à la manière d'un courant psychologique... et chacun revivait en lui l'imprononçable de l'ancêtre. un jour qu'il s'inquiétait de sa place dans une queue ou de savoir si le marchand lui avait bien rendu la monnaie, il eu enfin le sentiment qu'il commençait à redescendre au seuil de cette nouvelle vie... car c'était bien là le fait de l'existence qu'il avait constaté chez les autres et qu'il enviait tant : entrer dans le monde des futilités, accorder de l'importance à la moindre chose, s'attacher à défendre la moindre once d'or de sa besace... malheureusement chacun de ces atterrissages était de courte durée car aussitôt l'autre monde le rappelait et lentement il s'élevait...