poésie philosophie délire
elle lavait la vaisselle. lentement. une fourchette, une cuillère, un couteau… un couvert solitaire, mille fois lavé. dans la grande ville. rentrée du boulot tard, après un diagnostic difficile… contente de son travail, car elle l’avait sans doute sauvé, lui l’inconnu dans un coin de l’hôpital, dont elle ne croiserait jamais les yeux. et elle était rentrée. seule. combien de sauvés ? combien de regards absents ? combien de papier à remplir ensuite ? les pas résonnaient dans la rue froide. entre elle et lui, des intermédiaires, des papiers, de l’argent, du droit… mais jamais de regard. il ne saurait jamais que sans son acharnement, sans ses recherches poussées, il ne serait sans doute plus… plus là dans quelques jours… qu’il s’envolerait comme beaucoup, avec les pigeons au dessus des toits de l’usine. parfois elle l’appelait l’usine, car elle avait l’impression d’être une ouvrière médicale… alors là, devant son assiette, les gouttes de son corps se mélangeaient à celles du robinet… autant ça d’économisé ! et elle rigolait devant son éponge, et son rire résonnait dans le grand lavabo… oui, c’était un beau métier dont elle avait rêvé… un beau métier où l’on sauve des vies toute seule dans son coin, pour finir le regard perdu au fond d’un lavabo, au fond des restes de sauce, des pizzas toujours remangées, la pizza du lundi… et puis parfois elle se disait que certains regards de rue, de passants, de croisés, étaient peut être de ceux pour lesquels elle était rentrée tard… peut être et peut être pas… pensées aux sons de ses pas… liens coupés avec les autres… sauvés gratuitement… alors parfois, quand elle était fatiguée, elle se disait que peut être une fois partir plus tôt, laisser là ce dossier difficile, ne rien dire car on ne lui dirait rien de toute façon, et partir aussi avec les oiseaux, avec des ailes de papiers qu’elle se serait faite avec le dossier…