poésie philosophie délire
il s’était réfugié là haut, à hauteur de satellite, loin de son corps, afin d’éviter toute douleur engendrée par les relations humaines. puisque les autres étaient l’enfer, il n’était plus question de s’attacher à quiconque, de faire remonter de la terre la moindre affection. il les laissait s’attacher à son corps, puis se détacher en lambeaux. il n’était plus affecté par les sentiments des autres où il se trouvait. lorsqu’il était photographié pour les magazines, il laissait son corps aux mains des professionnels, jouet de leurs mises en scènes, de leurs caprices, de leurs volontés du paraître, de leur langage des corps en imposture. il n’était plus question qu’il redescende, et l’on pouvait désormais le poignarder de nouveau sans que la douleur ne remonte. elle s’arrêtait aux nerfs et aux organes, mais ne touchait plus son âme… en devenant le narrateur de sa vie, il la mettait à distance et s’en protégeait.
il s’était affiché sur les sites de rencontre, sa face en bannière, sur le marché des solitaires en solitude. il avait croisé les êtres en errance aux coins des villes, au sein des autres, à la recherche d’autres eux même, à la recherche des partenaires de magazine, de ceux qui n’existent pas sur terre, des phantasmes de photographes… elles étaient toutes à son image, sur le vaste marché de la séduction. c’était sûrement le progrès, cette nouvelle société amenée par ces si nouvelles technologies qui étendaient si loin les limites de la liberté, du choix, de la flexibilité, de la souplesse désormais infinie des valeurs qui finissaient par croupir au fond des vielles âmes… lorsqu’il avait vu ses enfants partir vers d’autres parents trouvés bien mieux sur les écrans, il avait compris que la compétition ferait maintenant rage de la naissance à la mort… qu’il aurait peut être même à lutter dans l’au-delà avec ses compétiteurs terrestres pour quelque place de sous sol, pour quelque racine de pissenlit plus sucrée qu’ailleurs…
par les réseaux, par les câbles, par les ondes et les surfaces de lumière circulaient le sang de la compétition, de la comparaison, du choix permanent… nouvelle technologie aux impacts incalculables, bourreau des valeurs de nos ancêtres, matrice des nouvelles valeurs en gestation, non encore exprimées dans les livres, les enseignements et les écoles… il assistait à la naissance de ce nouveau monde, encore dans l’inconscience de la société brownienne. il était venu du monde de l’enfance d’où il avait imaginé que les relations humaines étaient portées par des structures dont il contemplait aujourd’hui les décombres, après l’impact des dalles lumineuses.
il ne fallait plus qu’il exprime la moindre faiblesse, le moindre signe de fléchissement, qu’il parle de ses soucis, car il connaissait d’avance le verdict : la désaffection de ses proches, le dépeuplement alentour, le détour des regards, le départ des aimés… c’est ainsi que toute faiblesse était intériorisée, que tout devait désormais reposer sur ses seules structures internes, qu’il devait renforcer par la méditation, la restructuration spirituelle, le dialogue avec lui-même, les encouragements intérieurs. en se façonnant ce confident intérieur, seul réceptacle de ses peines, de ses angoisses, il était à la genèse d’une société bipolaire, qui ne voulait afficher dans l’intercommunication de ses membres que des messages positifs de bonheur et de joie, en laissant au fond de chacun les déchets affectifs… une société de trous noirs en affichage de lumière…